7 questions à Gilles-Eric Seralini

Photo : Avec Jérôme Douzelet dans sa cuisine du Mas de Rivet à Barjac (30).

7 question à Gilles-Eric Seralini

Depuis des années vous dénoncez l’usage des pesticides dans l’agriculture. La situation dans les vignes est encore plus catastrophique. Comment expliquez-vous cela ?

Le vin est la boisson la plus symbolique de l’humanité, devenu une source économique pour cette raison. Depuis Gilgamesh et son royaume, quelques milliers d’années avant la Bible, on évoque dans le premier bestseller du monde le vin pour la plus haute fête de l’année, tandis que la bière est plus commune. Toutes les religions de l’Inde à la Chine l’ont ensuite évoqué, même le Coran rêve de rivières de vin au paradis ; les prêtres en sirotent régulièrement pour leurs cérémonies. Très diversement aromatique, nutritif, détoxifiant, antiseptique, il va surprendre la moindre papille de notre homonculus dès les premiers instants, cet humanoïde qui représente notre être de sensations dans notre tête. Ainsi, le vin a été taxé, régulé, utilisé pour donner du cran aux soldats pour les guerres, à la place du pain dans le travail à la mine, subventionné, financièrement idéalisé. On s’arrache les terroirs. Les pesticides de synthèse issus de la pétrochimie s’y répandent comme des assurances en cas d’invasions possibles de champignons ou parasites, devenant de plus en plus nécessaires sur les vignes traitées aux défenses déficientes. Les aides à l’agriculture permettent aux récipiendaires d’acheter de nouveaux désherbants pour simplifier le travail des machines achetées à crédit, et les grandes compagnies de pétrochimie associées aux banques y trouvent leur compte. Le système s’emballe après la seconde guerre mondiale en occident. Les vignes atteignent le podium des plantes les plus chimiques au monde.

Pesticides dans les vignes, pesticides dans les vins. Avec même un goût particulier. Racontez- nous.

C’est Jérôme Douzelet, Chef nature et bio, mon coauteur de l’expérience scientifique et de notre livre « Le goût des pesticides dans les vins » (Actes Sud), qui a permis la rédaction du guide du goût de ces toxiques, afin d’apprendre à les éviter pour toujours grâce à notre langue. Nous y avons conté beaucoup d’anecdotes, comme ces différences d’habitudes des palais entre un maître de chai et un cuisinier pour découvrir les mêmes étonnements ! Je voudrais rendre hommage à ce grand personnage, élève du Chef des Bocuse d’Or Régis Marcon, qui n’a peur de rien et fuit le système financier des étoiles. Il m’a confié « Tes recherches sur les pesticides empoisonnant les cellules humaines ou les rats, ça manque d’un côté pragmatique. Si tu dis que ce sont des contaminants des aliments ou des boissons, je pourrais les goûter, moi ? Je goûte tous mes ingrédients séparément. » Je les lui ai dilués aux doses où on les retrouve dans le vin, parce c’est un vrai amateur. Cinq verres à pied avec un peu d’eau au fond, sans lui dire combien avaient du pesticide. Au bout de quelques minutes, il écartait les verres pollués. Il me bluffait. Il a pu différencier le glyphosate du Roundup, son produit de marque, car cet herbicide commercialisé contient des poisons cachés en plus du glyphosate, dérivés de pétrole et de l’arsenic. D’où notre livre « Poisons Cachés ou Plaisirs Cuisinés » (Actes Sud). Pour savoir si seulement lui était un « nez » à ce niveau, nous avons reproduit la bagatelle de 195 tests avec 71 spécialistes, du jamais vu, donc et publié cela. 86% ont reconnu les goûts que nous avons décrits.

Une vigne propre est-ce possible ? Envisageable ? Raisonnable ? Faisable ? Quelles solutions ? Le bio la biodynamie est-ce LA solution ?

Evidemment, c’est même la seule solution. J’allais d’abord dans les supermarchés, beaucoup regorgent de vins biologiques aujourd’hui. Pour vérifier, nous avons recherché 250 pesticides courants à des doses très faibles dans 50 d’entre eux choisis au hasard. Une seule fois une trace non quantifiable ! Piqués de curiosité, nous renouvelions l’expérience dans leurs voisins de champs, de même millésime et de cépage identique, mais non bio. Ils en contenaient tous sauf deux, à des doses en moyenne trois mille fois au-dessus des doses autorisées dans l’eau du robinet, jusqu’à 11.000 fois dans un Viognier qui visiblement travaillait mal. Et pour tout cela les autorités ferment les yeux et la bouche, ne réglementent pas spécifiquement le vin, mais le raisin de table !
Donc bien sûr les pratiques propres sont non seulement possibles mais à encourager !

L’étiquetage des intrants, est-il une nécessité ? La transparence pour qui ? Jusqu’où ? Un groupement européen demande l’étiquetage des produits bio, est-ce la solution ?

Le lobby des pesticides et des vignerons amateurs de pétrochimie est trop fort encore pour qu’on lui impose un étiquetage des pesticides présents dans la bouteille. Ce serait la logique. Alors, certains essaient de se démarquer pour faire le contraire : montrer que dans les produits bio, il n’y a rien. Cette bonne idée pourrait, trop contraignante, se retourner toujours contre les plus petits pour leur imposer des embêtements. C’est la profession des vins propres qui doit décider, si elle parvient à s’unir.

Que pensez-vous des “pesticides naturels” ? La bio autorise des insecticides naturels… le soufre, le cuivre… Sont-ils vraiment inoffensifs ?

Là encore, les agences de communication des chimiques racontent n’importe quoi. Pour aborder cette réponse, nous avons observé avec attention les dosages de soufre et de cuivre dans les vins traités aux pesticides de synthèse, biologiques, biodynamiques et naturels. Il y a dix fois plus de cuivre dans les vins non biologiques, et jusqu’à 40 fois plus de sulfites d’origine encore une fois pétrochimique. Les sulfites sont détectables par une langue avertie dès 30 mg/l d’eau, et modifient le goût du vin. De superbes vins naturels n’en rajoutent pas, ce qui fait que ce fongicide et antiseptique produit spontanément par le raisin et ses levures se retrouve à un taux très bas de 10 mg/l, alors qu’il atteint 400 mg/l et plus quand on en additionne aux pétillants blancs. Quant au cuivre, j’ai calculé qu’il fallait avaler 56 litres de vin bio pour atteindre sa toxicité aigüe, donc pas de quoi se préoccuper de ce problème, alors qu’il est immunostimulant de manière chronique aux doses où il se retrouve, des médecins en prescrivent en ampoules ! Cependant les fongicides détectés dans les vins non bio font atteindre une toxicité chronique dès 16 millilitres, moins d’un verre !

Quels conseils donneriez-vous aux consommateurs pour boire propre, sain et bon ?

Depuis que nous avons étudié ce sujet avec Jérôme Douzelet nous avons rencontré d’excellents cavistes spécialisés dans les vins naturels, sans pesticides, ni intrants chimiques, ni levures modifiées, ni sulfites rajoutés. Ces vignerons ne veulent pas s’imposer de nouveau logo ou camisole, ils sont pour le naturisme en vignoble ! Un des meilleurs d’entre eux est le spécialiste de la cave à manger Les Mets Chai à Caen, Jean-Charles Halley, président des cavistes alternatifs, chez qui je vais me faire conseiller avec grand plaisir, car il goûte tout ! On découvre alors des petites productions de vins de France qui valent les meilleures appellations, à des prix considérablement plus bas ! Chaque bouteille qu’il propose est un cadeau au palais. Mais voilà : tout le monde ne peut pas venir en Normandie. Alors, dans le monde, l’application Raisin est superbe : elle permet de répertorier les vignerons, les restaurants, les cavistes, les vins naturels. Bravo à eux !

Quels sont vos plus grands vins dégustés ?

Mais beaucoup, grâce à lui et Jérôme Douzelet à présent ! Je change souvent de flacon ! On n’a jamais fini les découvertes ! Comment rendre une étiquette jalouse ? De plus, ces petites productions de qualité font un nombre disponible restreint de cartons à découvrir entre amis ! J’en citerai un très grand, d’une amie aujourd’hui disparue qui a stimulé notre expérience : Anne-Claude Leflaive, une très grande dame créatrice d’un Puligny Montrachet Domaine Leflaive, un des meilleurs Bourgognes blancs du monde, aussi selon ses pairs.
Le Professeur Gilles-Eric Séralini, de l’Université de Caen, a publié plus d’une centaine de recherches sur la toxicité des pesticides et des organismes génétiquement modifiés qui en contiennent dans les meilleures revues de spécialistes internationales, et plus d’une dizaine d’ouvrages pour le grand public. Les lobbys se sont déchainés contre lui : Prix du Lanceur d’Alerte en Allemagne en 2015, Prix Théo Colborn de Santé Environnementale aux Etats Unis en 2016, il a gagné sept procès qu’il a intentés en diffamations contre ces lobbys dont les pratiques frauduleuses ont été révélées par les Monsanto Papers. Il répond aux dernières critiques sur son site www.seralini.fr, et organise des séminaires sur la détoxification des sols et des organismes avec Jérôme Douzelet : www.spark-vie.com

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